Construire sa vie

Publié le par LES ATELIERS DU BIEN-ETRE 06 NICE

A la recherche de soi

Savoir qui l’on est, trouver sa place dans la société et dans le monde : cette quête existentielle est encore plus difficile aujourd’hui, à l’heure de l’hyperchoix et du manque de repères. Enquête au pays du moi kaléidoscopique.

Anne-Laure Gannac

Sommaire

Le rythme pépère métro-boulot-dodo, c’est sécurisant, mais... Ce n’est pas « moi ». Étrange phénomène que celui qui permet d’être bel et bien là, de vivre quelque chose dans son quotidien et dans sa chair, et en même temps de sentir que l’on n’y est pas, que ce n’est pas « soi »... Psychologue et psychothérapeute, Béatrice Millêtre raconte qu’elle entend souvent dans son cabinet ce type de plainte évoquant un mal-être diffus, parfois douloureux. « D’autres phrases reviennent : “Tout va bien dans ma vie, mais malgré tout, ça ne va pas” ou “Je ne suis pas heureux comme je pourrais l’être”... »

Selon elle, cela tient d’abord au fait que, avec la banalisation de la psychologie et du développement personnel, « nous avons appris à nous poser beaucoup de questions sur nous et à nous écouter davantage ». Au risque de nous regarder un peu trop le nombril... Ces questionnements sont typiques d’une « culture du narcissisme », telle que l’a observée l’historien et philosophe américain Christopher Lasch, auteur de La culture du narcissisme(Flammarion 2008) : se cherchant dans le regard des autres, les narcissiques sont incapables de se constituer une image solide d’eux.

Combien suis-je ?

Idées clés

Trop de questions
Nous explorons toutes les facettes de nos identités : nous nous interrogeons sur nous-mêmes, y compris dans les moments où « tout va bien ».

Trop de sollicitations
Confrontés à un hyperchoix dans tous les domaines, nous ppons, nous nous éparpillons. Le monde nous est offert, tout semble possible, et cela nous angoisse.

Trop de précipitation
Nous ne savons plus ce qui fait sens pour nous.

Nous nous cherchons
À chaque fois que nous arrêtons le temps, nous nous offrons la possibilité de nous recentrer.

Alors, comme autant de beaux héros penchés au-dessus des eaux troubles et prêts à y sombrer, ils se demandent, ou plutôt demandent à leur psy : « Est-ce là que je dois être ? », « Cette vie est-elle faite pour moi ? »... Des interrogations qui pourraient se résumer en une seule : « Qui suis-je ? » Bien sûr, nous n’avons pas attendu notre époque pour nous poser cette question. Mais ces dernières décennies lui ont donné une résonance particulière.

« Aujourd’hui, parmi ces gens qui s’interrogent sur leur place, très peu sont dans une dynamique de grands changements, constate Béatrice Millêtre, mais plutôt dans celle de petits réajustements. » Il y a deux ans, le philosophe allemand Richard David Precht donnait à son ouvrage de vulgarisation philosophique le titreQui suis-je et, si je suis, combien ? (Pocket 2012). Cette phrase, que lui avait lancée un ami imbibé d’alcool, pose à merveille le problème de la quête identitaire : l’impression d’être non pas un, mais de renfermer une pluralité d’êtres. N’est-ce qu’une impression ? Pour la philosophie orientale, le moi comme entité une et indivisible est une illusion née d’une pensée dualiste («moi» versus «les autres») ; si « je » existe, c’est dans l’interdépendance avec tous les autres. « “Je” deviens les autres et les autres deviennent moi-même », dit le poète bouddhiste Dôgen.

En Occident, cette idée d’une diversité intérieure se retrouve dans des méthodes thérapeutiques développées depuis les années 1970-1980, tels que le dialogue intérieur ou la psychosynthèse, qui proposent de se mettre à l’écoute de ses « sous-personnalités ». Surtout, cette conception del’individu multiple correspond à une évolution de nos sociétés : dépassé est l’être humain monolithique et prévisible, qui veut s’eforcer d’avancer sur les rails tracés par son environnement familial, social et culturel. Moins contraints, moins encadrés, nous avons tout le loisir d’explorer en nous une multiplicité de caractères et de potentialités. Ou, pour paraphraser Freud, moins soumises à la loi du père, nos sociétés ont vu un glissement s’opérer, elles sont passées d’un fonctionnement plus largement névrotique à un autre de plus en plus déstructuré, sinon psychotique.

Je m'adapte

Et ce ne sont pas nos modes de consommation qui calmeront nos éparpillements... Quelle meilleure cible commerciale que des individus à aptitudes et goûts multiples, des zappeurs prêts à tout essayer ? L’hyperchoix est partout, symbole de liberté et de richesse, exposé comme un cadeau inestimable : « Tu as toutes les capacités en toi, donc le monde t’appartient, il ne tient qu’à toi de devenir tout ce que tu souhaites. » Bien sûr, la réalité s’avère moins facile ; certaines limites intérieures, mais surtout extérieures – sociales, économiques... –, continuent de s’imposer à nous. Peu importe ! « Ce que nous dit notre époque, c’est qu’il faut savoir être souple, s’adapter. Tout mais surtout pas se “fixer”, ça ne “se fait pas” ! » remarque la philosophe et psychanalyste Anne Dufourmantelle, qui rappelle que le contexte actuel est aussi celui des « identités flottantes » où a émergé la question du genre. Bref, « être un, selon des repères et des normes bien définies n’a sans doute jamais été aussi peu une évidence ». Difficile, donc, de « se trouver », dans tous les sens du terme : savoir qui l’on est autant qu’où l’on se situe.

Je me réinvente

Mais pourquoi faudrait-il nécessairement « se trouver » ? C’est la question que soulève le sociologue François de Singly lorsqu’il explique que « cette expression, “se trouver”, est une modalité de l’impératif social “deviens toi-même” ou “sois toi-même”. Cela renvoie à une conception de l’individu laissant entendre qu’il suffirait d’aller chercher au fond de soi pour y trouver un noyau dur et figé, avant de pouvoir remonter à la surface et annoncer : “Ça y est, je me suis trouvé !” » Une conception qui a largement dominé dans notre culture occidentale, explique-t-il, depuis Socrate jusqu’à la psychanalyse. « Or, à côté, il en existe une autre, qui consiste à voir l’individu comme un être en devenir constant. Sans “moi caché”, il se réinvente au fil de ses expériences. » « Faire et en faisant se faire et n’être rien que ce qu’on fait », écrivait Jean- Paul Sartre.

Selon François de Singly, parce qu’elle est davantage en accord avec nos exigences contemporaines, cette conception existentialiste de l’individu serait en train de supplanter la première. Une situation l’illustre aux yeux de ce spécialiste du couple : « Quand vous interrogiez les couples divorcés il y a une quinzaine d’années, ils justifiaient leur décision par “Je me suis trompé de personne” ou bien “On ne se correspond pas”... Désormais, ce que vous entendez le plus souvent, c’est “J’ai changé”, “On n’a pas évolué de la même façon”... Ce qui explique que les ex restent plus souvent amis ; ils n’ont pas le sentiment d’avoir fait une “erreur”, simplement d’avoir vécu une expérience qui les a enrichis, mais qui ne colle plus avec ce qu’ils sont devenus. » C’est ce que le sociologue appelle la « logique du chemin » contre celle de « l’arrêt sur image » : « L’individu contemporain ne veut plus se “trouver” une fois pour toutes, mais se chercher en faisant route. »

Je me sens "un"

Anne Dufourmantelle vient de signer un essai qu’elle a voulu titrer Se trouver, contre l’avis de son éditeur qui pensait d’abord plutôt à Se chercher. « Mais j’ai dit non ! Il y en a marre de se chercher ! On a aussi besoin, de temps en temps, d’oser dire : “Je me suis trouvé !” » Avant de préciser : « Cela ne veut pas dire que l’on peut se trouver un jour, de manière entière et univoque. Mais que, de temps à autre, au fil d’une expérience, d’une rencontre, on peut sentir que l’on tient une certaine forme de vérité de soi. » Un petit quelque chose que l’on nommera « valeur », « trait de caractère » ou « conviction », et dont on sent qu’il est suffisamment solide pour nous définir... au moins quelque temps. « Freud, rappelle la psychanalyste, parlait de “trouvailles” au cours de l’analyse. Je crois en cette idée qu’il y aurait comme des pépites de soi à dénicher de ci de là. »

La philosophe et psychanalyste Elsa Godart, qui aime à comparer le moi à un oignon (« composé de couches successives, il ne possède pas de cœur »), ajoute : « Tout est mouvement, y compris le moi. Aussi, lorsque l’on décide de s’arrêter pour tenter de le saisir, tout ce que l’on peut trouver c’est, au mieux, une “tension vers”, une “sensation de soi”, un “soi en devenir”... Mais cela ne signifie pas que cette pause soit inutile ! Au contraire, car ce que l’on y ressent est ce qui permet de s’affirmer » ; et de pouvoir dire « moi je », sans risquer de (trop) se tromper. C’est le but de tout effort de recentrage, qu’il soit poursuivi via la méditation, la psychanalyse ou d’autres approches diverses : non pas se trouver une place définitive dans l’existence, mais ressentir et reconnaître celle que l’on occupe, ici et maintenant.

Idées clés

Trop de questions
Nous explorons toutes les facettes de nos identités : nous nous interrogeons sur nous-mêmes, y compris dans les moments où « tout va bien ».

Trop de sollicitations
Confrontés à un hyperchoix dans tous les domaines, nous zappons, nous nous éparpillons. Le monde nous est offert, tout semble possible, et cela nous angoisse.

Trop de précipitation
Nous ne savons plus ce qui fait sens pour nous.

Nous nous cherchons
À chaque fois que nous arrêtons le temps, nous nous offrons la possibilité de nous recentrer.

Publié dans Coach de vie

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